Regarder vraiment

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Le blog a eu besoin d’une très longue pause, d’une réflexion nouvelle et d’ouvrir le champ des possibles.

Je vais tenter une autre approche, plus personnelle, plus engagée.

Cet article est le résultat d’un constat : les visiteurs des musées ne regardent plus les œuvres. Ils les prennent en photo, font des selfies mais passent à côté de l’essentiel.

Ma dernière visite à l’Orangerie a été accablante.

Les Nymphéas sont devenus du papier peint pour influenceurs en tout genre.

Le bruit devient aussi difficilement supportable dans ces lieux qui étaient des lieux de paix.

Rien ne sert de s’apitoyer, la solution est dans l’action n’est-ce pas ?

Cet article – et le port d’un casque lors de mes pérégrinations- en prennent le chemin.

Alors comment faire pour voir vraiment, se connecter à un tableau, une sculpture, un dessin et ainsi revenir à soi?

Regarder autrement : la nécessité de ralentir

Ces derniers mois, j’ai beaucoup arpenté musées et expositions.

Sans objectif précis.

Sans programme.

Sans me focaliser sur les cartels.

Sans chercher à “comprendre”.

Juste regarder.

Prendre le temps.

Ressentir.

Respirer.

Voir Londres, le Parlement. Trouée de soleil dans le brouillard, au Musée d’Orsay me fait toujours un bien fou.

Claude Monet

Londres, le Parlement. Trouée de soleil dans le brouillard

1904

huile sur toile

H. 81,5 ; L. 92,5 cm.

Legs comte Isaac de Camondo, 1911

© Musée d’Orsay, dist. GrandPalaisRmn / Patrice Schmidt

C’est comme être absorbé et emporté par le fog et le vent, dans ses couleurs, et entendre les clapotis de la Tamise.

Dans un monde saturé d’images, d’informations et d’injonctions, j’ai ressenti le besoin de reprendre le temps, de trouver du sens autrement, par l’émotion, par la poésie que l’on peut voir partout si on sait la chercher, par le regard.


Ne pas chercher à comprendre, mais ressentir

Alors que je pensais que les connaissances techniques étaient un préalable essentiel, je me rends compte que face à certaines œuvres, toute tentative d’analyse paraît presque inutile.

Elles ne demandent pas à être expliquées, mais éprouvées. L’Exposition de la Fondation Cartier ( ancien site du Louvre des Antiquaires) est déroutante, éclectique, crépite de couleurs et de concepts inédits. Je n’ai eu qu’une envie, satisfaire ma curiosité et aller où mes pas me portaient.

Les formes organiques et puissantes de Magdalena Abakanowicz, la densité silencieuse et l’explosion de couleurs des toiles de Gerhard Richter, ou encore les architectures végétales et oniriques d’Eva Jospin invitent à un rapport plus instinctif à l’art.

Un rapport où le corps précède l’intellect.

J’ai eu la chance de pouvoir faire une visite méditative au Musée Bourdelle où j’ai pu découvrir les Abakans. Une visite lente et instructive durant laquelle on perçoit mieux, l’espace, les formes, les couleurs, les matières pour revenir au réel quasi organique.

Des émotions de surprise, de rejet voire d’inquiétude ou des rires peuvent aussi surgir et c’est bien car on se sent vivant. Le tissage y tient une place prépondérante comme s’il servait à réparer, à adoucir la brutalité de ce monde.

Regarder devient alors une expérience incroyablement personnelle.

On se laisse traverser, engloutir, émerveiller sans mode d’emploi.

De nouvelles portes s’ouvrent et l’envie de nouvelles connaissances survient.


Explorer nos ressentis pour mieux comprendre la réalité

Je suis aussi convaincue que ressentir n’est pas fuir le réel, ce n’est pas un repli sur soi. Bien au contraire.

L’art nous offre parfois des outils précieux pour mieux appréhender notre environnement, notre histoire personnelle et notre relation aux autres. Il nous relie les uns aux autres, nous transcende. Il est universel.

Chez Soulages, au Musée du Luxembourg, la lumière devient matière éclatante révélée par ce noir pourtant si profond, si expérimental. Tous ces petits formats permettent de mieux comprendre son processus créatif. On ressent de l’espoir et l’envie de persévérer.

Chez Greuze, au Petit Palais, les visages de l’enfance racontent une profondeur psychologique intemporelle mais aussi les épreuves de la vie, la condition des femmes de l’époqueet dont certains aspects n’ont que peu évolué.

Chez Sargent, à Orsay, les corps, les regards, les postures évoquent le pouvoir, l’identité, l’importance de la représentation sociale dans une société en pleine mutation. Il en ressort un éblouissement devant tant de grâce et de douceur mais aussi de force et parfois de mystère.

Chez Condo, au MAM, la maladie est montrée avec noirceur mais aussi avec espoir, un lien direct se tisse avec l’artiste.

Ces œuvres dialoguent avec nos propres expériences.

Elles nous aident à mieux comprendre, mettre des mots, ou parfois simplement du silence, sur ce que nous ressentons, ce que nous vivons.


Doper l’imagination et s’échapper du quotidien

Certaines expositions offrent une échappée. Un pas de côté.

Avec un voyage dans le temps et le beau à l’Hôtel de la Marine avec ce dédale d’appartements si bien meublés et si vivants.

Ou encore au Jardin du Musée Rodin, la force des arbres du sous-bois dialogue avec celle des sculptures. On a alors la chance de pouvoir y laisser divaguer son esprit dans cette nature urbaine où l’imagination reprend ses droits.

Avec des mondes nouveaux, créés avec une minutie exceptionnelle, à la fois démonstration de puissance et de fragilité dans lesquels la nature et le silence sont rois chez Eva Jospin au Grand Palais.

C’est là que l’on se surprend à ralentir. À regarder autrement. À respirer plus profondément.


Le retour de la poésie

Ce qui m’a frappée dans ces visites successives, c’est le sentiment très fort d’un retour de la poésie. Une poésie visuelle, sensorielle, parfois silencieuse.

Qu’il s’agisse de ce clair-obscur si intense chez Georges de La Tour à Jacquemart-André, ou de lire le ciel sous les étoiles en Méditerranée au Mucem grâce à une approche transdisciplinaire, l’art semble nous rappeler l’essentiel : la lenteur, la grâce, la fragilité, mais aussi la beauté imparfaite de la nature.


Respirer, découvrir, se laisser transformer

Ces expositions et ces œuvres ne donnent pas de réponses toutes faites. Elles ouvrent des chemins.

Celui du courage, de la prise de risque et de la volonté. Berthe Weill à l’Orangerie a été une galeriste pionnière de l’art moderne en découvrant et en soutenant nombre d’artistes alors en devenir, de Picasso à Modigliani en passant par Emilie Charmy et Matisse.

Elle a su oser et assumer ses choix.

Celui de l’exploration sans fin, chez Richter à la Fondation Vuitton, qui prend pour base de travail ses photos de famille pour les transcender, qui modifie notre perception du réel par un usage exploratoire, vibratoire des formes et des couleurs tout comme le fait Bridget Riley.

Ces oeuvres nous invitent à explorer notre monde intérieur, notre perception du quotidien, à nourrir notre imaginaire et nos réflexions, à accepter de ne pas tout maîtriser, à prendre du recul et surtout à oser.

Regarder autrement, c’est peut-être cela : accepter de se laisser transporter et transformer, un peu, au détour d’une œuvre.

Alors ne vous laissez pas emporter par ce mouvement consumériste qui assimile une œuvre à du papier peint.

Une seule œuvre peut changer votre vie.

Alors prenez le temps, levez la tête et regardez. Vraiment.


Expositions vues récemment :

  • Soulages (Musée du Luxembourg)
  • Greuze (Petit Palais)
  • Berthe Weill (Orangerie)
  • George Condo (MAM)
  • Sargent (Musée d’Orsay)
  • Riley (Musée d’Orsay)
  • Fondation Cartier
  • Hôtel de la Marine – parcours contemporain
  • Jardin du Musée Rodin
  • Georges de La Tour (Jacquemart-André)
  • Eva Jospin (Grand Palais)
  • Mucem, Lire le Ciel
  • Magdalena Abakanowicz·(Musée Bourdelle)
  • Gerhard Richter (Fondation Louis Vuitton)
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